lutte contre la pauvreté, lutte contre les inégalités

C’est un vieux débat qui renaît, presque aussi vieux que nos systèmes de protection sociale. L’objectif intermédiaire d’une politique sociale doit-il être de réduire les formes de pauvreté, ou du moins certaines d’entre elles, ou bien doit-il être de réduire les inégalités entre les différents groupes sociaux?

Lorsque Tony Blair est interrogé au début de son mandat, il affirme sans hésitation que le programme social de son gouvernement est d’éradiquer la pauvreté infantile, basta cosi ; dans un tout autre registre, les objectifs du millénaire des nations unis, parlent aisément de réduction des formes radicales de pauvreté, moins de réduction des inégalités.

Evidemment, il ne s’agit pas d’arbitrer entre l’un ou l’autre de ces objectifs et on peut, on doit, tout à la fois chercher à réduire au maximum la pauvreté, tout en travaillant à la réduction des inégalités. Il est admis, qu’on le veuille ou non, que les économies développées sont prêtes à accepter en leur sein des inégalités sociales. Inutile de discuter sur le bien fondé d’une telle assertion, c’est un fait que même les plus progressistes en la matière (c’est même ce qui sans doute rend possible l’apport d’A. Sen à la théorie de la justice), préfèrent plutôt débattre du juste niveau d’inégalités.

On pourrait du coup en rester là et se dire que chaque société doit trouver un niveau d’équilibre et d’acceptabilité sociale des inégalités sociales. Pourquoi alors revenir sur cette question ? Il s’agit en fait d’une question d’une formidable actualité tant  politique qu’économique.

Tout d’abord, certains économistes ont cru voir dans le creusement des inégalités sociales dans les pays développés une des raisons structurelles de la crise économique récente. C’est notamment la thèse proposée par J. Stiglitz dans son dernier livre (livre sorti en poche récemment et dont je parlerai sans doute plus en détail bientôt). Il considère en effet que la stagnation réelle du salaire médian et par conséquent du pouvoir d’achat des travailleurs américains au cours de la dernière décennie a largement créé les conditions du développement des subprime et, par suite, de la formidable bulle immobilière.

De l’autre côté du ring idéologique, un économiste de Chicago (Chicago est une formidable ville mais son « école » est régulièrement vilipendée ces derniers temps), R. Rajan, considère quand à lui que si on peut effectivement relever une augmentation assez nette des inégalités aux Etats-Unis, c’est bien plus la réaction des pouvoirs publics, en l’occurence le maintien de taux d’intérêt particulièrement bas et une politique monétaire laxiste qui ont permis le développement de la crise….

En résumé et de manière très intéressante, E. Glaeser considère que si les inégalités croissent, qu’il est sage de s’en préoccuper, il n’est pas évident de corréler avec certitude la crise récente avec cette évolution, du moins d’un point de vue arithmétique. Il existe donc un intérêt économique nouveau pour s’intéresser aux inégalités entre les catégories sociales.

Ensuite, à la faveur d’un livre récent, The spirit Level, plusieurs chercheurs ont tenté démontrer un lien entre le niveau d’inégalités dans une société et le bien être général de cette même société. Le livre a suscité quelques controverses mais signe néanmoins une nouvelle tentative pour redonner aux inégalités sa place dans la dynamique des sociétés (pour une analyse fine de ce livre, ne pas rater la chronique de Baptiste Marsollat parue dans le dernier numéro de Sociétal).

Dernier point qu’il me semble utile de souligner : les inégalités sont fondamentalement un problème politique. Le creusement des inégalités dans certains pays déjà et en France de plus en plus, tend à concentrer un grand nombre de leviers politiques, économiques et intellectuels aux mains de quelques uns. Cette nouvelle élite, construite par le talent, le travail et l’argent, dispose d’un pouvoir sans rival mais inquiétant. Pour ne prendre qu’un exemple et sans qu’il y ait là la moindre critique individuelle, il est incroyable que les repreneurs du journal Le Monde, ne soit ni des héritiers, ni de riches industriels. Il s’agit d’un créatif, d’un financier et d’un patron de boîte high tech…

On peut finalement s’interroger si la concentration de tels pouvoirs aux mains de quelques uns, n’expose pas l’ensemble du corps social à des fortes tensions entre les vainqueurs du capitalisme financier et les loosers d’une économie fatiguée.

Bref, sans oublier le projet d’éradication de la pauvreté, il est à nouveau temps de se recolter aux questions d’inégalités.

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