Plaidoyer en faveur de la création d’un observatoire des politiques qui ne marchent pas

C’est sans doute l’un des sites les plus glamours des « .gouv.fr », le site de la performance publique. Il permet à tout un chacun d’observer comment l’Etat entreprend d’être plus performant, plus efficace dans la dépense publique. On peut même, pour qui est nostalgique des premiers âges de mario bros, jouer à élaborer soi-même le suivi des performances de certaines des politiques publiques.

De fait, on observe depuis quelques années un effort louable pour identifier et analyser les programmes publics efficaces, essayer de fonder l’action publique sur la preuve, une certaine « evidence based policy ». Certains organismes, principalement anglo-saxons à dire vrai (mais il s’agit sans doute d’une déformation liée à l’omniprésence de la langue anglaise sur le web), répertorient même, à l’instar du ASH center de Harvard pour l’innovation et la gouvernance et dans une certaine mesure à la manière d’organisations s’intéressant plus particulièrement aux études de cas entrepreneuriales, les initiatives publiques originales, évaluées et avérées, pouvant servir de source d’inspiration pour d’autres décideurs publics.

Première étape et non des moindre, il faut être en mesure d’évaluer l’impact des politiques visées. La France, comme rassurons-nous une vaste majorité de pays développés, peine à imposer systématiquement une démarche d’évaluation des politiques publiques, à fortiori sociales. Tout au plus fourmule-t-elle des doutes, dans le style inénarable des inspections générales, sur l’efficacité de certains programmes.

C’est sans doute un débat qui mériterait de plus amples développements, ne serait-ce que du fait de l’incroyable difficulté à apprécier réellement l’efficacité d’un programme. Quand, cependant, on s’efforce d’évaluer un tant soit peu les budgets dépensés, on reste cependant stupéfait des conséquences qui en sont retirées, quand l’appréciation est franchement nulle.

J’ai pu participé à quelques tentatives de mise en oeuvre d’une politique fondée sur des preuves. S’il est aisé de conclure à des résultats positifs, quitte à faire preuve d’une légère créativité statistique, il est en revanche rarissime de voir un décideur public, sans parler des promoteurs des projets, conclure à l’échec d’un programme.

Le Center for american progress, qui passe pour être la boîte à idées de l’administration Obama, vient de lancer un vaste programme de recherche sur l’administration « qui marche ». Dans son rapport initial, les auteurs insistent evidemment sur la nécessité de mesurer, d’évaluer plus rigoureusement les politiques publiques mais ils soulignent également la vertu qu’il y aurait de tirer les leçons des échecs, d’une part, pour ne pas les reproduire et accéssoirement limités les dégâts en suspendant le programme, mais aussi et d’autre part, pour profiter des échecs pour élaborer différemment les programmes suivants.

L’action publique est très largement traversée par l’incertitude. Certes, le grand plantage de ces dernières années reste l’erreur commise dans l’organisation des marchés financiers qui ont conduit un certain nombre d’établissements à disparaître et, surtout, une majorité d’observateurs à ne pas anticiper la catastrophe programmé de leurs actions. Néanmoins, c’est plus largement l’action publique qui s’interroge sur la meilleur manière de remplir son rôle, dans un contexte budgétaire contraint.

Si c’est bien l’incertitude qui prédomine aujourd’hui dans la conduite des affaires publiques, c’est en premier lieu une formidable opportunité pour redoubler d’innovation publique et sociale (c’est l’objet premier de ce blog) mais, inéluctablement, c’est aussi l’occasion pour désormais considérer les échecs comme des sources de progrès et d’amélioration de l’action publique et sociale.

Dans le domaine des sciences, depuis les analyses pionnières de Thomas Kuhn, il est reconnu que l’erreur fait partie intégrante du processus de découverte scientifique, qu’il en est même une des principales dynamiques. Steven Johnson, à la suite des travaux de Kevin Dunbar, propose même une typologie de l’innovation autour de la notion d’erreur et des moyens nécessaires pour la corriger.

Sortis cependant du simple domaine des sciences, l’erreur et l’échec sont encore rarement considérés comme des vertus. Dans le domaine des politiques sociales, il est même inédit d’entendre un acteur social ou un spécialiste des politiques publiques sociales, reconnaître, même à mi-mots que l’idée n’était peut-être pas si tonitruante et disruptive que cela. Cela prend même parfois un tour comique quand il s’agit de certains hauts fonctionnaires ou patrons d’association défendant des programmes qui ne fonctionnent pas.

Pourtant, y compris dans le champ des politiques de lutte contre la pauvreté, il serait incroyablement utile de pouvoir reconnaître les erreurs pour pouvoir les corriger plutôt que de laisser en place des programmes coûteux, inutiles et mal ficelés.

Parmi les prochains intervenants à la conférence TED 2011 sera présente Kathryn Schultz, qui se présente elle-même comme une spécialiste de « wrongology », ou l’art d’avoir tort. Je trouve particulièrement stimulant non seulement d’admettre qu’il y a dans chacune de nos initiatives, y compris en faveur de la lutte contre la pauvreté, une marge d’erreur, mais aussi qu’il est utile de pouvoir les analyser et les admettre pour rendre un meilleur service.

Ce n’est donc pas tant qu’une politique publique puisse râter qui devrait nous inquiéter (quoique) mais plutôt que leurs instigateurs ne reconnaîssent pas leur erreur.

Nous reviendrons je l’espère sur ce thème, mais je propose déjà que soit institué, auprès du premier ministre, un observatoire des politiques qui ne marchent pas, intitulé DESASTRE (Direction des Etudes Scientifiques sur les Actions Testées aux Résultats Erratiques).

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Une réponse à “Plaidoyer en faveur de la création d’un observatoire des politiques qui ne marchent pas

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