Après la crise (2)

L’ouvrage de J. Stiglitz était attendu à plus d’un titre. Tout d’abord parce qu’avec quelques autres économistes, voilà quelques temps déjà qu’il prédisait un éclatement de la bulle immobilière américaine et que l’histoire n’est jamais mieux raconté que par les vainqueurs (même s’il s’agit ici d’une bataille d’idée).

Par suite, s’il dénonce régulièrement certaines des dérives du capitalisme dans ses ouvrages, il fait également parti de ceux qui se sont penchés attentivement sur le rôle des Etats face aux crises, penchant clairement en faveur d’une intervention raisonnée et vive de la puissance publique contre un discours ambiant (notamment en dessous du micro climat de Chicago) postulant un ajustement naturel du marché à ces dysfonctionnements.

De fait, le livre arrive à point où, croyant être sortis de la crise, les Etats sont tentés de rentrer en eux-mêmes, de se retirer de la scène pour se concentrer sur les problèmes domestiques. Avant de décrire un peu ce que Stiglitz a à raconter, voici une vidéo où il s’exprime sur ce dont à besoin l’économie américaine (a peu près l’inverse de ce qui vient de se décider aux Etats-Unis….)

J’admets que l’entretien n’est pas facile à suivre en anglais et je ne comprends moi-même pas la moitié de ce raconte le voisin de Stiglitz, il suffit juste de retenir cette phrase « Ceux qui ne sont pas keynésiens n’ont juste rien compris à l’économie »…

Pour en revenir au livre, deux remarques utiles. Un bonus, le livre est parmi les meilleurs descriptions des mécanismes financiers et économiques (quoique péssimistes diront certains) ayant conduit à la crise. Pour tous ceux qui ont religieusement gardé leurs manuels d’économie dans leur bibliothèque (genre la macroéconomie selon Mankiw) pour épater d’éventuelles visiteurs/visiteuses sans toutefois l’avoir jamais ouvert, cette lecture vous rend immédiatement plus intelligent. Un malus, la traduction du titre « Freefall » en « Triomphe de la cupidité »: Titre malheureux puisque l’un des apports de l’ouvrage et la première de ses mises en garde est que Stiglitz ne prend pas pour cible en tant que tel les personnes travaillant pour le système financier; il décrit plus précisément comment un ensemble de facteurs, souvent humains mais liés à des effets structurels bien plus puissant, est à l’origine du déraillement complet de l’économie américaine puis de l’économie des pays développés, Et surtout combien c’est un aveuglement principalement collectif qui est responsable de la crise (à ce titre, même le fraudeur Madoff partage ses vues).

Ainsi donc, le livre apporte d’emblée une analyse de la crise mais surtout dessine la voie d’une réforme assez profonde du capitalisme, de ses fonctionnements et de son enseignement.

Le fonctionnement et l’emballement du marché immobilier et des outils « inventés » pour le permettre ont déjà été analysé avec justesse (ou du moins suffisamment de simplicité pour que je puisse le comprendre) par R. Shiller, dans son ouvrage « The subprime solution ». Stiglizt est fondamentalement plus sévère et accuse certains agents d’avoir sciemment agi contre l’intérêt des clients qu’ils étaient censés servir.

« Si les inventeurs de ces formules de prêts immobiliers s’étaient concentrés sur les objectifs finaux, ce que nous attendons vraiment de notre marché des hypothèques, et non sur la maximisation de leurs propres revenus, ils auraient pu élaborer es produits qui auraient permis une augmentation permanente du nombre de propriétaires. Ils auraient pu « gagner bien en agissant bien ». En fait, leurs efforts ont produit toute une gamme d’instruments de crédits compliqués, qui leur ont rapporté énormément d’argent à court terme et ont entraîné une légère expansion temporaire de l’effectif des propriétaires, mais à un coût extrêmement lourd pour l’ensemble de la société ». (p. 46)

Or, ce dysfonctionnement prévisible rencontre, selon Stiglitz, deux tendances lourdes de l’évolution récente du capitalisme: une dilution progressive de l’agent économique et un effacement de la considération du risque. Sur le premier point, l’auteur rappelle que « les grandes entreprises modernes, avec leurs milliers de petits actionnaires, diffèrents fondamentalement des entreprises familiales. Il y a séparation de la propriété et du contrôle, et l’équipe de direction, qui ne possède qu’une faible part de l’entreprise, peut la gérer largement à son profit » (p.59). Sur le second, le phénomène de titrisation, s’il permet de diversifier la charge du risque, engendre à terme nécessairement des asyméties d’information par la suite gommées et avalisées par les agences de notation.

Stiglitz rentre par la suite un peu plus dans le détail des « pires innovations » du système financier, soulignant combien leur invention semblait intuitivement répondre à une demande des marchés parfaitement louables. Des règles de « Mark to market » aux fameux « CDS », il décrit notamment comment c’est leur mésusage et non leur principe qui est la cause de leur dérive.

La seconde partie de l’ouvrage est centrée sur la réaction des Etats à la crise et sur l’hypocrisie avec laquelle certains établissements financiers ont pu prospérer en faisant porter la charge de leur excessive prise de risque par les Etats (l’hypocrisie est toujours de mise, à entendre le nouveau patron de Barclays affirmer crânement « le temps des excuses des banques est fini »).

La dernière partie du livre, où on retrouve un certain nombre des thèmes chers au prix nobel d’économie, mérite cependant une lecture attentive. « L’économie mondiale vient d’échapper à une expérience très proche de la mort. La crise a révélé les vices du modèle économique dominant mais aussi ceux de notre société. Trop de gens avaient profité des autres. La confiance s’était brisée…..Nous nous sommes engagés très loin (dans un société) où le matérialisme l’emporte sur l’engagement moral » (p483).

Stiglitz pourrait s’arrêter là et l’incantation se suffirait à elle-même. Néanmoins, il fait néanmoins l’effort de construire le programme d’une réforme audacieuse du capitalisme dont on ne doit pas imaginer qu’il soit adopté par les pays développés d’emblée mais dont on peut parier, espérer qu’il influencera, infusera les réformateurs dans les prochaines années.

Trois points méritent d’être particulièrement soulignés: le renouvellement fondamental de la place de l’Etat dans les relations économiques, non plus seulement comme simple régulateur mais comme acteur de la croissance (il mentionne notamment les travaux d’un autre prix nobel, Herbert Simon sur le fonctionnement des entreprises modernes) ; une régulation sévère du système financier en réduisant les chances de profits des banques sur des prises de risques excessives, notamment en accroissant considérablement les ratios de Bale (quand je prête 100, je dois avoir en fonds propre 20 ou 30, contre 7 aujourd’hui d’après les règles de Bale 3) ; une déconstruction progressive du fantasme de l’homo economicus en redonnant place au développement, la valorisation et la pérénisation d’initiatives qui contribuent au bien-être collectif (présentée ainsi, l’idée est un peu péremptoire, pardon, mais j’essaierai de montrer que c’est la finalité même de l’innovation sociale qu’elle que je la conçois).

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