Big society – regard français

Lorsque David Cameron a choisi pour thème de campagne la construction d’une « Big society », beaucoup se sont interrogés pour savoir la forme que cette dernière prendrait.

Quelques mois après l’entrée en fonction de son gouvernement, le premier ministre britannique a tenté, en vain, de redonner un élan à cette vision. Le projet de Big society est en effet sous les feux de critiques venues de l’opposition mais également de son propre camp.

Pour beaucoup en effet, le projet de refondation de la société anglaise, cache, maladroitement, la nécessité du gouvernement de sabrer clair dans les dépenses publiques et notamment sociales.

Le concept est d’une utilité particulière pour les observateurs français. Derrière la marque se trouve en effet deux dynamiques fragiles mais fondamentales pour l’évolution des politiques sociales. D’une part, la big society promet un vaste mouvement de décentralisation locale des compétences jusque là assumées par l’Etat central. En effet, contrairement à une idée parfois reçue, la Grande Bretagne se distingue par un haut niveau de centralisation tant décisionnaire que budgétaire. Plus encore, la big society envisage cette décentralisation comme excédant la seule sphère publique et encourage le tiers secteur, mais également le secteur privé, à se positionner pour gérer un certain nombre de services publics (pour un exposé plus complet, un podcast de The Economist)

D’autre part, la philosophie de la Big society est fondée sur l’engagement des citoyens dans la gestion des affaires; cet engagement étant ouvertement compris comme une implication accrue dans la communauté locale mais aussi, et c’est un point tout à fait crucial, dans la prise en charge de leurs propres vies.

Il n’est pas si fréquent qu’un exemple vivant confronte avec autant de vigueur trois thèmes centraux de la réforme des politiques sociales françaises: décentralisation/déconcentration, activation des solidarités locales et responsabilisation individuelle.

Autour de ces trois notions se noue un premier axe de ce que l’innovation sociale peut apporter aux sociétés contemporaines.

En effet, si on ne peut dénier à Cameron d’avoir radicalement renouvelé intellectuellement la question de l’avenir des politiques sociales, il est une première notion qu’il convient ici de souligner.

Le gouvernement anglais ne parvient aujourd’hui pas à fédérer la société britannique autour de son projet parce que cette dernière ne lui fait pas confiance. Confiance dans le fait que la décentralisation budgétaire ne signifiera pas réduction budgétaire, que la responsabilisation ne signifiera pas stigmatisation.

Il en va, toute chose par ailleurs, de même, pour la société française, soumise à une formidable logique de méfiance entre les acteurs des politiques sociales. La décentralisation, par ses successives vagues jusqu’à sa consécration dans la loi instituant le rSa, se fonde encore largement sur le prédicat, inavoué parce qu’inavouable, que les collectivités locales font ce qu’elles peuvent, c’est à dire mal. Il est ainsi un vieux tableau où l’Etat central, incarné par ce qu’il fabrique d’élites, regarde avec un relatif mépris ce que peut accomplir le niveau local. Combien de fois n’ai-je pas entendu des hauts fonctionnaires sortir de réunion avec leurs homologues locaux et, soulagés, chuchoter « quelle bande de cons ! ». L’inverse est évidemment certain mais aboutit à des relations bâties sur une méfiance réciproque.

De même, la nécessité d’engager plus activement les citoyens dans la vie de leurs communautés doit également être reconsidérée. On ne dira jamais assez de bien de l’activisme associatif français. Néanmoins, sur certaines des questions, notamment sociales, le tissu associatif s’est tendu entre les citoyens et l’Etat : L’Etat déléguant au sens plein du terme ses prérogatives et des associations se saisissant de cette rente.

Même lorsque l’Etat s’efforce de redonner plus directement une marge d’engagement aux citoyens, comme c’est le cas avec un succès certain avec l’agence du service civique (présidée par Martin Hirsch et dirigée par J.B Dujol), il ne peut s’empêcher de le faire via d’importants réseaux qui se précipitent pour capter cette rente, au risque de réduire l’impact du dispositif, c’est à dire d’en limiter l’accès à des outsiders. Conséquence: un site .gouv.fr à l’esthétique définitivement 90s et à l’ergonomie molle et, surtout, le sentiment que tout est sous contrôle, c’est à dire formidablement bridé.

La Big society renvoit ainsi une image pleine d’enseignements pour le cas français. Elle le sera plus encore lorsqu’il sera question des outils de dévolution, de la conception des programmes, de leur conduite et de leur évaluation. Bref, une vision en négatif de ce que pourrait être l’innovation sociale à la française.

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2 réponses à “Big society – regard français

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