Innovation sociale – exemples – comment Bill Gates révolutionne la lutte contre la pauvreté

Lorsqu’en 2006, Bill Gates déclara son intention de quitter la direction exécutive de Microsoft pour se consacrer à la fondation qu’il avait créé avec sa femme, les critiques n’ont pas tardé. La première et la plus légitime consistait à douter de l’honnêteté d’un projet financé et doté par 30 années de capitalisme sauvage, anticoncurrentiel et destructeur. En voilà un, entendait-on, qui est devenu l’homme le plus riche de la planète grâce à la recherche absolue du profit et qui s’offre aujourd’hui une seconde vie pour dépenser l’argent gagné pendant la première.

Cette critique, qui mériterait d’être amendée, valait et vaut encore aujourd’hui.

La seconde, plus subtile, s’inquiétait de l’impact potentiel d’une fondation dont les fonds, dotés de plusieurs dizaines de milliards de dollars, rivalisaient largement avec l’aide au développement de nombreux Etats et imposait même de facto la Bill et Melinda Gates Foundation parmi les tous premiers donneurs d’ordre en matière d’aide au développement.

5 ans plus tard, sans qu’il me soit permis d’entrer tout à fait dans le détail de la démonstration, le risque s’est, à mon sentiment, transformé en étonnante opportunité pour remodeler les politiques d’aides au développement vers une plus grande transparence et une meilleure efficacité.

Il n’est pas lieu de faire l’exposé des choix opérés par la fondation, je voudrais néanmoins profiter de deux initiatives prises par Bill Gates au cours des derniers jours pour souligner l’apport de cette fondation à la réflexion sur la lutte contre la pauvreté.

J’ai eu l’occasion de mentionner précédemment l’inquiétude grandissante des organisations internationales sur l’évolution du prix des denrées alimentaires. Parmi les principales préoccupations exprimées, certains experts soulignent la faible resistance des céréales aux agressions extérieures, notamment parasitaires. L’objet premier de leur inquiétude porte le doux nom d’Ug99 et décime depuis quelques années de quantités considérables de céréales en Uganda, au Soudan, au Yemen et au Kenya.

Plutôt que d’appeler les Etats à une mobilisation « sans faille, audacieuse, visionnaire en faveur d’une agriculture durable et d’un développement partagé », autrement dit à péter dans un verre d’eau, Bill Gates, comme le rapporte FastCompany, a décidé de signer un chèque de 70 millions de dollars à un ensemble de chercheurs pour identifier et stopper la progression de l’Ug99. Sans se substituer au rôle des Etats, la fondation a donc préféré repérer le laboratoire le plus en pointe en la matière et le financer au-delà de ce qu’il pouvait imaginer pour trouver des solutions pratiques à ce fléau.

L’autre exemple vient d’une tribune publié aujourd’hui par Bill Gates dans le journal The Washington Post et concerne le débat relatif à la réforme du système éducatif américain. Comme l’indique régulièrement les études PISA, les Etats-Unis présentent en effet des performances éducatives exécrables (sauf pour l’éducation supérieure), inquiétantes et profondément inégalitaires.

De nombreuses propositions sont formulées, testées et l’éducation est devenue un vaste terrain d’expérimentation de solutions alternatives pour les Etats. J’ai déjà eu l’occasion de mentionner en passant la proposition de la ville de New York de mettre en oeuvre des mécanismes de conditional cash transferts  (CCT) pour réduire l’absentéisme scolaire, on pourrait également citer l’exemple des charter school, conçues sur le modèle suédois….

Bill Gates avance dans sa tribune une autre proposition. Il suggère d’augmenter le nombre d’élèves dans les classes qui ont les professeurs les plus performants. Il s’agirait d’identifier les 25% des professeurs présentant les meilleurs résultats scolaires (toute chose étant égale par ailleurs) et de leur confier quelques élèves en difficulté supplémentaires contre une hausse de leur rémunération. D’après les premiers tests effectués par la fondation, de tels dispositifs augmentent considérablement les performances des élèves les plus en retard sans affecter le niveau général des classes.

(J’en profite pour indiquer que cette tribune est également mentionnée par le tout jeune site Atlantico.fr, qui, tout en empruntant à Daily Beast pour le design, à The Atlantic pour le titre, cherche néanmoins à faire entendre une voix nouvelle sur internet. )

Cette idée, audacieuse, prend le parfait contrepied des intuitions françaises qui tendent à privilégier, à la suite des travaux de Thomas Piketty, une réduction du nombre d’élèves dans les zones défavorisées. Ces travaux, pour avérés qu’ils soient, prennent néanmoins pour acquis qu’il n’y aurait pas de différence dans la qualité des enseignants, ce que ne pense pas Bill Gates. Le problème ne serait donc pas le manque de moyens mais l’hétérogénéité des enseignants et l’absence de reconnaissance par le système de la qualité de certains d’entre eux.

Pour couper court à toute polémique, pourquoi ne pas faire l’essai en France?

Bref, en créant un espace politique propre à sa fondation, en développant ses propres procédures et en adoptant des positions audacieuses, la Bill Gates foundation fait bien plus qu’injecter quelques millions supplémentaires dans la lutte contre la pauvreté, elle en redessine assez profondément les contours.

Morgan Poulizac

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