Les Français et leur administration : une question de confiance

Un peu plus tôt dans la soirée, je regardais le nouveau site d’information Atlantico pour voir ce qui s’y écrit (je l’ai regardé une seule fois depuis son lancement). « Atlantico » est la contraction de Atlantic et de politico, deux magazines influents. Je n’ai rien contre ce genre de titre mais imaginerait-on un restaurant qui déciderait de s’appeler « Plazulli » parce que le patron aime bien manger au Plaza Athénée et n’a jamais pu aller chez El Bulli?

Je trouve le résultat bien fait, avec de vrais gens qui écrivent plutôt bien sur leur sujet. Je suis en particulier tombé sur un papier écrit par Zoé Shepard concernant le dernier rapport du médiateur de la République mais là, j’ai quand même ressenti une gêne. Sans avoir lu son livre, je trouvais que le traitement dont elle avait été victime sentait vaguement le caca et le rançi et je me réjouissais de la savoir réintégrée dans son corps d’origine. Pour avoir lu certains de ses papiers, je trouvais par ailleurs qu’elle écrivait bien. Mais là, le papier en question est très très court.

– Passe encore qu’elle n’identifie pas dans ce rapport l’ultime bravade d’une fonction appelée à disparaître, remplacée par un défenseur des droits (une réforme passée malheureusement inaperçue). Elle aurait sans doute pris avec plus de précaution certaines lignes du rapport.

Passe encore qu’elle ne repère pas dans ce rapport le même écueil que certaines proses de la rue cambon, confondant parfois accumulation de preuves avec analyse de ces dernières.

Ce qui pose problème, c’est qu’elle semble s’arrêter là où l’affaire commence.

« Engluée dans une « jungle normative » qu’elle ne maîtrise pas, confrontée à un réel manque de moyens et de personnel l’administration perd sa capacité à faire du sur-mesure pour les personnes en difficulté ».

Qui peut réellement affirmer que l’administration manque de personnel? Qu’il y ait un problème d’affectation des personnels, d’organisation des services de l’Etat, de priorisation de certaines de ces missions, c’est certain. Mais en déduire que l’usager, pour cette raison, ne peut plus avoir confiance dans l’administration, c’est aller sans doute un peu vite en besogne et, surtout, ça ne fait guère avancer le bouzin.

Le rapport du médiateur, c’est là tout son intérêt, fait état des saisines adressées par des administré mécontents du fonctionnement de l’administration. Il s’agit donc de l’expression des déçus du service public. Si ce point de vue est important, il ne constitue cependant pas une description exhaustive de l’état de ces services publics.

Surtout, le rapport n’entend pas étudier la dynamique entre l’évolution des missions de service publics et les attentes des usagers.


L’article de Zoé Shepard soulève pourtant des questions intéressantes. Les citoyens ont-ils encore confiance dans leurs services publics? D’après un récent Eurobamètre, les Français, sont parmi les Européens, ceux qui font le plus confiance à leur service public pour résoudre les problèmes sociaux. Il y a sans doute une dégradation de la confiance envers les institutions et une exigence croissante vis à vis des services publics mais, comparés à nos voisins européens, pas de quoi se lamenter.

Bien sûr, l’administration souffre de son absence de réforme, d’une RGPP parfois procédurière qui ne permet pas plus qu’avant de résoudre des situations individuelles devenues de plus en plus complexes. Mais cela ne permet pas d’identifier les raisons pour lesquelles des usagers font ou ne font pas confiance aux institutions, ni même de savoir s’il existe des causes sociologiques profondes à la méfiance croissante des individus vis à vis de toutes les institutions (et pas seulement les services publics).

Cette question de la confiance dans les institutions suscite un intérêt croissant de la part des chercheurs (et, bien entendu de la part des pouvoirs publics). Van Ryzin vient de publier à ce sujet un papier intéressant dans lequel il montre que le niveau de confiance des citoyens vis à vis de l’administration est moins lié à à la performance de cette dernière qu’à sa capacité à rendre transparent ses processus.

D’autres travaux tout aussi récents ont essayé de lier l’organisation et la taille de l’Etat avec le niveau de confiance de la population. Cahuc et Algan ont ainsi montré qu’on pouvait corréler la générosité d’un Etat social avec le degré de méfiance des individus. Ils distinguent ainsi les états efficaces et généreux dans lesquels le niveau de méfiance est très faible (pays scandinaves), les Etats dans lesquels le niveau de protection sociale est élevée mais qui tolèrent que les individus aient des comportements frauduleux (Europe centrale) et les Etats où le niveau de protection sociale est faible en même temps que le niveau de transparence est lui modéré. Ce travail fait écho à d’autres recherches qui tentent d’établir un lien entre le niveau de confiance de la nation et sa capacité à entretenir des Etats providence généreux.

L’état des services publics n’est donc peut-être pas que le résultat de la tyrannie bureaucratique et de ses propres dysfonctionnements. Cela mérite au moins qu’on regarde ce qui se passe des deux côtés du guichet.

Alors on peut toujours appeler à plus de « bon sens », cela ne fait après tout que 20 ans que la même injonction est faite. On peut aussi rendre responsables les hommes politiques parce que les conflits d’intérêt c’est pas bien. On pourrait cependant commencer à réfléchir sérieusement aux causes sociologiques de ce mouvement de défiance vis à vis des institutions (que le sociologue Putman relie à une plus large désafiliation des individus), de remettre à plat c’est certain certaines procédures administratives, de réorganiser l’administration pour qu’elle réponde mieux aux besoins nouveaux des usagers, de regarder précisément là où les nouvelles technologies constituent une avancée, là où elles ne sont qu’un jouet (ce qu’à fait le Canada il y a une dizaine d’années), d’expérimenter des formes d’implication plus active des citoyens dans l’administration (ça me laisse sceptique mais je préférerais avoir des résultats avant de me prononcer), la Corée du Sud le pratique depuis 15 ans, le Danemark a crée un MindLab au sein de son administration pour ça.

Bref, le vent nouveau ne consiste pas à dire que le service public est une machine à broyer, il eut été de repérer les bons courants.

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Une réponse à “Les Français et leur administration : une question de confiance

  1. Pingback: Pourquoi les Français n’aiment pas le capitalisme? « Morgan Poulizac·

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