Optimisme et inégalités : de Lorenzi à Stiglitz

Le patron du Cercle des économistes, qui compte parmi ses membres les brillants commentateurs économiques de nos ondes (publiques et privées), vient de publier un livre sur l’optimisme. Eric Le Boucher en a tiré une chronique, habile et délicate, à défaut d’être convaincante.

La thèse, classique est qu’il faudrait tourner le dos au pessimisme ambiant pour se tourner résolument vers un optimisme de bon aloi. Après tout, la France dispose d’atouts, elle fait des enfants, les investissements repartent, elle fait la queue pour aller au musée (sic!). La clé, libérer le marché du travail. Voilà qui, sans avoir lu le livre, s’appelle un résumé mais je suis certain qu’il y a bien plus à lire dans le petit opuscule.

C’est avec une belle régularité que les publicistes français annoncent le déclin de la France lorsque les choses ne vont pas si mal et déclament les lendemains qui chantent quand le pays a les pieds dans la merde. L’esthétique vient de ce qu’il s’agit en général des mêmes personnes qui déclarent une chose puis son contraire.

J’ai déjà dit mon sentiment sur l’idée d’optimisme, foi séculaire qui ne conduit qu’aux désillusions – ce n’est pas parce que l’on fait des enfants qu’on est heureux, sans quoi il faudrait renommer la Palestine le pays de la félicité. En revanche, et c’est l’intérêt probablement du livre, on doit chercher les leviers qui permettent de redonner confiance à ceux qui considèrent que la réussite est aussi probable qu’un ticket gagnant à l’euromillion.

J. Stiglitz, pas le dernier des cons, signe dans le magazine Vanity Fair un papier intelligent sur la situation américaine. Il indique qu’1% de la population américaine possède désormais 40% de la richesse nationale. Ces derniers ont vu au cours des dernières années leur richesse augmenter de 18%, tandis qu’une immense majorité d’Américains ont peu à peu plongé dans les difficultés.

Ce que montre Stiglitz, c’est qu’à moyen terme, cette évolution des inégalités n’est pas tenable. Pour plusieurs raisons. La contrepartie de ces inégalités est la réduction des opportunités d’amélioration pour les moins aisés. En outre, la tentation devient grande pour les plus talentueux d’aller s’enrichir là où on paie plutôt que dans les secteurs qui sont pourtant les plus productifs économiquement et socialement (notamment la santé).

Surtout, il montre que ces évolutions n’ont pas vocation à disparaître spontanément dans la mesure où les plus riches ont un intérêt à ne plus jouer le jeu de la collectivité et donc à chercher à réduire leur contribution au bien être collectif. Enfin, et je trouve l’argument clairvoyant, les Etats-Unis sont arrivés à un niveau d’inégalités qui met à bas le fondement même de leur identité, inscrit dans l’idée de Tocqueville d’un « intêret personnel bien entendu ». Ces évolutions menacent donc l’identité du peuple américain, basée sur les fameuses « fenêtres d’opportunité » et peuvent, à terme, entraîner des conséquences politiques dramatiques, comme en témoigne la popularité du mouvement tea party ces derniers mois.

Peut-on aller jusque là dans le cas français ? Certainement pas, même si les inégalités de revenus devraient être une préoccupation majeur du débat public. D’après les travaux de Piketty, les 10% de la population française détiennent désormais 64% des richesses et ces inégalités ne semblent pas devoir s’atténuer.

S’il est une idée qui mérite un peu d’examen, c’est bien celle d’une évolution des inégalités qui menacerait le fondement de l’identité française qui, dans un pays tel que le nôtre, se trouve quoiqu’on en dise, plus dans la promotion de la méritocratie, dans la valorisation des idéaux républicains que dans d’improbables origines culturelles.

La difficulté, prégnante, est que les dirigeants, qu’ils soient hauts fonctionnaires, professions libérales ou membres de la classe créative, n’ont plus d’intérêt à rouvrir ce débat. La génération qui arrive désormais à « maturité » (40-50) est une génération pour beaucoup d’héritiers, celle qui patiente encore (30-40) le sera plus encore.

Alors, ok pour l’optimisme, mais ça ne suffira pas.

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2 réponses à “Optimisme et inégalités : de Lorenzi à Stiglitz

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