La poursuite du bonheur: la nouvelle Idée

Je relisais ces derniers jours le petit livre d’Axel Honneth consacré à la « réification« . Je n’entrerais pas dans une discussion bien trop complexe pour moi d’ailleurs de déterminer ce qui nous reste du concept développé par Georg Lukacs. Disons juste que Lukacs postule que la société de marché contraint l’individu à rationaliser l’ensemble de ses rapports avec autrui, ce dernier devenant une chose, une opportunité de profit. C’est une première manière de lire la critique radicale et marxiste proposée par Lukacs. Il est cependant un second apport, souvent négligé, qui rapproche Lukacs de certaines thèses de Heidegger, auxquelles je ne comprends rien mais qui sont pour le coup très actuelles. Cette transformation en homme purement économique incite l’individu à se « désengager » du monde, à devenir spectateur et à ne plus vouloir le changer. Pour Lukacs, c’est le signe que le prolétariat doit patati patata….., mais on peut aussi y voir une évolution plus générale de nos sociétés et de la difficulté qu’elles éprouvent à mettre le bonheur à l’agenda.

Je vais un peu vite je l’accorde mais mon point tient plus à montrer la construction progressive d’un discours sur le bonheur qu’à en discuter dans les parties. La poursuite du bonheur est un de mes thèmes préférés et j’observe qu’il devient un sujet largement discuté ailleurs aussi. David Brooks, l’éditorialiste du New York Times et auteur d’un récent livre intitulé « The social animal » et dont je parlerai dans quelques semaines, a signé voilà quelques jours un papier à la thèse assez surprenante quoiqu’un peu court dans son traitement. Il affirme que le bonheur n’est pas une affaire individuelle mais collective, ou, plus précisément, que c’est l’environnement qui forge et déforme le bonheur. Pour lui, dire à des jeunes étudiants qu’ils doivent « suivre leur passion » est non seulement bête mais aussi dangereux. De manière fort judicieuse, il insiste sur le fait que le bonheur se trouve dans la rencontre avec son environnement, dont autrui fait partie. « D’abord il y a un problème, ensuite vous vous construisez graduellement ».

Le patron de la revue FastCompany ne dit pas autre chose en prédisant que l’entreprise de demain posera d’abord sa mission et ensuite les moyens d’y parvenir, autrement que le nous est plus important que moi

Il y a quelque chose donc comme un retournement dans notre conception du bonheur, qui vient plus de notre capacité à être en relation avec l’extérieur et moins de l’affirmation de mon moi seul. G. Mulgan, dont les intuitions sont souvent clairvoyantes, le dit à sa manière dans un entretien avec la revue open democracy, présente l’intiative action for happiness comme une tentative de faciliter « l’engagement » des individus avec les autres, plaçant ainsi la question du bonheur comme une question parfaitement politique.

Cela fait beaucoup de signes convergents qu’une nouvelle façon de réfléchir à ces notions est en train d’émerger et peut-etre même de se concrétiser politiquement (par l’engagement des individus dans la relation à autrui), économiquement (par les idées circulant aujourd’hui autour d’une réforme du capitalisme vers la création d’authentiques « ecosystèmes » et non pas comme la soupe que nous vendent la plupart des directions du développement durable).

Pour le dire en quelques mots et c’est une conviction qui grandit : le bonheur pourrait bien être dans ma capacité à me perdre dans l’autre.

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