Donner directement aux pauvres du cash

Donner directement et de manière inconditionnelle de l’argent aux pauvres. C’est la proposition d’une jeune fondation américaine, Givedirectly. Le principe est assez simple, il s’agit de permettre à des personnes de faire directement des virements à des familles pauvres dans des zones en voie de développement. L’argent est transmis via des téléphones mobiles (et notamment le système M-Pesa), le moyen le plus pratique pour toucher directement les individus.

L’avantage évident de cette solution est de supprimer quasi intégralement les coûts de gestion administrative de ces dons. Une fois identifiées, les personnes touchent directement du cash et peuvent ensuite l’utiliser comme elles l’entendent. Précisons qu’en moyenne, une ONG qui collecte de l’argent, disons 100 euros, en capte au moins 15% pour sa propre gestion administrative (dans le meilleur des cas). Dans le cas présent, les coûts ne seront pas tout à fait nuls, ils seront au moins divisés par deux.

Par suite, sur les 85 euros restant, une part considérable vient financer l’élaboration et le suivi d’un programme, qu’il soit éducatif, sanitaire ou autre. Disons pour faire simple, que l’argent vraiment disponible n’est plus que de 60 euros. S’il s’agissait de savoir quel est le montant qui parvient directement ou indirectement aux bénéficiaires, on peut conclure que seul 60% de la valeur du don parvient réellement à l’usager final, sous la forme d’un service ou éventuellement d’un transfert conditionné.

Voilà pour l’aspect le plus simple. Cette fondation postule en outre que le transfert inconditionnel d’argent est susceptible d’avoir plus d’impact qu’un transfert conditionnel (CCT) ou que la délivrance d’un service subventionné.

Cela devient alors très intéressant. Une abondante littérature, y compris chez nos « randomistas » (je pense ici à Esther Duflo), considèrent que les personnes pauvres ont du mal à formuler des choix individuels optimaux, ils seraient même condamnés à effectuer des « choix pauvres », par manque d’information mais également par manque d’incitations, de « nudges » adéquats. Cela peut parfois prendre un tour moralisateur ou, sur le mode des personnes critiquant les bénéficiaires du rSa allant boire leur allocation, on suspecte que les pauvres, munis d’argent, préféreraient le dépenser en bêtises plutôt que dans « l’investissement » dans leur capital social, ce qui n’est pas tout à fait faux sans doute. 

Sauf qu’à priori, cette intuition, légitime, est faiblement documentée. On ne sait en particulier par quel serait l’impact d’une distribution inconditionnelle d’argent auprès des personnes d’une communauté défavorisée. J’ai déjà évoqué le cas de cette expérience anglaise où on proposait à des sdf d’utiliser comme bon leur semblait une somme donnée d’argent.

Il est probable qu’en transférant ainsi de l’argent, certains se contenteront de satisfaire leur préférence pour le présent et s’empresseront de le dépenser en filles et en picole. Pourtant, si on peut démontrer que, malgré ces déperditions, il est encore économiquement préférable de transférer directement l’argent plutôt que de le faire transiter par un long circuit d’ONG chargés de décider à la place des personnes, cela modifierait assez largement la façon d’organiser l’aide publique au développement.

Et, comme les dirigeants de cette ong ont oublié d’être cons, ils ont organisé une expérimentation sociale randomisée visant à mesurer précisément l’impact de cette manière d’agir. Bref, un vrai bon projet posant de vraies questions.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s